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en immersion du 18 mai au 29 juin 2019

LOREN WILLIAMS

De l’obscurité à la lumière

L’artiste Loren Williams vient de Creston, petit village du comté de Kootenay en Colombie-Britannique. Comme Frelighsburg, le village est situé à quelques kilomètres de la frontière américaine. Le paysage des Cantons-de-l’Est, qui côtoie rivières, vallons, vergers, cultures et pâturages, avec ses montagnes qui apparaissent tout en douceur au détour d’une route sinueuse, ressemble étrangement à cette région rurale où elle a grandi. Comme ici, l’industrie de la pomme occupait une grande place dans la vie de sa communauté. Des similitudes qui s’ajoutent au sentiment de bienveillance qui l’enveloppe depuis son arrivée à Frelighsburg. De cette enfance où la nature était une source d’inspiration naturelle, l’artiste la redécouvre avec émerveillement. Depuis, bien enracinée dans les profondeurs de la terre, elle ne cesse de déployer à la lumière son étonnante créativité.

Après des études collégiales aux Beaux-Arts de Victoria, Loren Williams commence à s’intéresser au design et à la photographie. Après avoir voyagé en Europe et en Afrique du Nord, elle atterrit à Québec puis s’installe quelques années à Toronto avant de compléter un baccalauréat en photographie à l’Université Concordia à Montréal. C’est le passage du temps, l’histoire naturelle, les musées et les technologies photographiques obsolètes qui vont constituer l’essentiel de son travail. La rencontre avec le photographe canado-hongrois Gabor Szilasi et sa femme Doreen Lindsay est déterminante. C’est cette dernière qui l’initie à la technique du cyanotype. Non seulement Loren Williams découvre ce procédé photographique datant du XIX siècle, mais ce bleu magnifique -- entre le cyan, le bleu de Prusse et l’indigo -- qui va l’accompagner tout au long de sa carrière. Elle accumule des projets surprenants et originaux, des expositions solos et en groupe. Entre autres, elle propose The Bird Room, résultat d’un été passé au Musée Redpath à explorer dans les tiroirs de l’impressionnante collection d’oiseaux. Elle manipule leurs corps empaillés, s’attarde sur les spécimens en voie d’extinction, plonge au cœur de ces ovipares ailés, silencieux et immobiles. Quelques années plus tard, elle reprendra ce même thème de l’oiseau qui lui est cher avec La Volière. À son arrivée chez Adélard, un roselin qui a fait son nid dans l’entretoit de la grange, l’attendait. Tout au long de son séjour, l’oiseau et l’artiste ont partagé les lieux.

Green honey creepers (Musée Redpath)

Green honey creepers (Musée Redpath)

Oiseau cyanotype

Oiseau cyanotype

Oiseau cyanotype

Oiseau cyanotype

Toujours interpelée par ce qui est obscur, ce qui se cache derrière les apparences et le visible, pour son projet Laterna Magica, elle part cette fois à la recherche de photos anciennes trouvées dans les albums de famille des gens de son quartier. Elle expose dans la ruelle une centaine de ces images, des fragments du temps passé et de l’absence. Au déclin du jour, à l’heure bleue, une vingtaine de ces photographies sont éclairées et apparaissent aux fenêtres des voisins. Cette présence humaine transforme le lieu urbain en donnant vie à l’histoire du quartier, à la vie des gens qui y ont habité. Par l’enthousiasme suscité et la participation du voisinage, elle prend alors conscience de l’incroyable pouvoir de l’art comme élément rassembleur.

Son exposition récente Materia Medica est le résultat d’une rigoureuse recherche réalisée à la bibliothèque d’histoire et de médecine durant sa résidence à l’Université McGill. Cette exploration sur le passé médical de Montréal lui permet de créer des œuvres à partir d’artéfacts et de rayons X. Elle pousse ses recherches et découvre les anciens «jardins-pharmacie» où l’on cultivait des plantes médicinales à proximité des hôpitaux. Elle s’en sert pour créer une série d’œuvre en cyanotype.

L’atelier-résidence Adélard, situé au plein cœur du village de Frelighsburg, est pour elle une merveilleuse occasion de poursuivre sa démarche et de continuer à naviguer entre l’obscurité et la lumière. Pendant six semaines, elle erre, au gré de son instinct, dans les onze cimetières protestants et dans le seul de religion catholique de Frelighsburg, s’arrêtant parfois devant des stèles, vieilles de plus de 200 ans. À la recherche de plantes à feuilles et de traces de ces premiers colons venus de Nouvelle-Angleterre s’établir dans la région, de l’histoire cachée derrière ces noms gravés sur les pierres, elle passe des heures dans ce musée à ciel ouvert.

Qui sont ces gens dont l’épitaphe et le nom sont érodés ? Et cette tombe enfouie dans la végétation ? Elle questionne les villageois. On lui parle de Jane Freligh. Cette femme déshéritée l’intrigue. Malgré un jugement de succession défavorable, elle s’arroge le droit de vendre les lots que son père préférait louer au détriment de l’essor du village. Elle est enterrée dans le cimetière anglican mais elle n’a pas de pierre tombale.

Et ce terrain désacralisé derrière l’église catholique ? Elle apprend qu’on y enterrait les suicidés et les enfants non baptisés. Ces gens anonymes, sans tombe et sans nom, elle ne veut pas les oublier. Toutes ces histoires anciennes nourrissent son travail, transforment son projet initial. Un matin, alors qu’elle se croyait au siècle dernier, elle aperçoit un trou fraîchement creusé, un amas de terre et deux pelles. Le présent la rattrape; hier et aujourd’hui se confondent. Le temps n’existe plus.

Cimetière Abbott's Corner #1, Chemin Richford, Frelighsburg.  En l'honneur des conservateurs du patrimoine local.

Cimetière Abbott's Corner #1, Chemin Richford, Frelighsburg. En l'honneur des conservateurs du patrimoine local.

Loren Williams

Loren Williams

Cimetière Bishop Stewart Memorial Anglican Church (1808) Chemin Garagona, Frelighsburg.  Pour la flamboyante et intrépide Jane Freligh (1803 - 1863) reposant dans une tombe anonyme de ce cimetière.

Cimetière Bishop Stewart Memorial Anglican Church (1808) Chemin Garagona, Frelighsburg. Pour la flamboyante et intrépide Jane Freligh (1803 - 1863) reposant dans une tombe anonyme de ce cimetière.

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De retour chez Adélard, elle bouche les fenêtres de carton pour transformer l’espace en chambre noire. Dans la pénombre, elle se déplace comme un chat dans la nuit. Habitée par toutes ces observations qui fourmillent dans sa tête, elle manipule avec précaution ses trouvailles, concocte ses œuvres comme une chef, ajoutant une branche de thym, des fleurs de fraises sauvages ou de tansy, cette plante qui, à l’époque, servait à embaumer. Avec ce même désir de tisser des liens entre ce qui est mort et ce qui est vivant, entre ce qui est sous la terre et ce qui jaillit du sol, l’imaginaire s’approprie l’histoire, les fantômes se faufilent et les secrets se révèlent pour se transformer en œuvres éphémères. En se servant d’un vaporisateur hydrofuge, elle crée des images sur des pastilles rondes en ciment qui sont visibles uniquement quand il pleut. Les œuvres ont été réparties dans six des onze cimetières de Frelighsburg et une chez Adélard, près du petit bassin à l’entrée d’Oneka. Dans deux mois, l’image sur les pastilles s’effacera, mais le passage de la première artiste en résidence-immersion chez Adélard, lui, restera gravé dans nos mémoires.

Isabelle Hébert, juillet 2019

photos : Isabelle Hébert, Gérald Fillion.