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en immersion du 29 juin au 10 août 2019

Yen-Chao Lin

À la conquête de soi

Petite fille, Yen-Chao Lin n’a qu’un seul désir : partir. Ce sentiment est si puissant en elle, si impératif qu’aucun obstacle n’arrive à l’éloigner de son objectif. Pour ses facilités administratives, elle choisit le Canada, mais elle aurait pu s’exiler n’importe où. L’important, c’était l’ailleurs. Seule, à 13 ans, elle quitte Taïwan. Sans famille, sans nostalgie ni regret, elle emporte avec elle l’essentiel, l’âme de son île natale. Habitée par cette richesse et par la volonté de s’ouvrir aux réalités nouvelles, elle débarque au Québec dans la froidure de février. Dans ce coin du monde à la fois stimulant et prometteur, parfois hostile, elle prend racine. Avec courage et détermination, gagnant du terrain un jour à la fois, elle s’octroie le droit d’occuper l’espace et de se construire à sa manière. Elle deviendra une femme libre et une artiste sans concession.

Elle fait ses études à Montréal, termine un bac en beaux-arts avec une majeure en production cinématographique à l’Université Concordia. Accumulant les contrats depuis plusieurs années comme peintre scénique, conceptrice-designer d’exposition ou agente d’équité à l’emploi au centre d’artistes féministes La Centrale, depuis 2016, elle se consacre davantage à son art. Artiste multidisciplinaire, elle s’intéresse à la spiritualité, aux arts divinatoires, aux traditions orales, à l’ésotérisme, à l’alchimie, à la radiesthésie, tout ce qui ne se voit pas mais se ressent. Le dowsing, c’est le mot qu’elle emploie pour englober les différentes pratiques qui sont au cœur de sa démarche créative. Peu importe les médiums et matériaux avec lesquels elle travaille — vidéo, audio, papier, cheveux, plâtre, sérigraphie, cuivre ou métal —, elle explore ce qui a cessé d’exister, mais dont la présence se perçoit encore. Toutes ces observations ne sont pas nécessairement visibles dans son travail, mais elles en ont forgé l’esprit.

Anthologue, elle collectionne les objets qui lui serviront peut-être pour l’une ou l’autre de ses œuvres. Ces vestiges d’un passé récent ou lointain racontent une histoire, également source d’inspiration pour l’artiste. Dans la grange-atelier d’Adélard, derrière les rideaux de voile blanc, masque au visage et tablier à la taille, concentrée et précise, telle une chirurgienne, elle façonne, sable, polit, forge, perce, enduit, émaille, enfourne, assemble. À la fois instinctive et cérébrale, elle poursuit son chemin solitaire. Dans ce lien intime entre elle et la création, ce privilège qu’est l’accès à l’imaginaire, avec des gestes parfois répétitifs comme s’il s’agissait d’un rituel, elle poursuit son projet. Son œuvre-installation, à trois composantes, prend forme.

Mains de sourcier, Yen-Chao Lin - Adélard

Mains de sourcier, Yen-Chao Lin - Adélard

Mains de sourcier, Yen-Chao Lin - Adélard

Mains de sourcier, Yen-Chao Lin - Adélard

Des profondeurs de la terre à ce qui émerge à la surface, il y a l’expertise d’un sourcier, d’un devin, d’un fontainier, d’un puisatier, d’un baguettisant ou d’un rhabdomancien, toutes ces différentes appellations pour nommer celui qui possède ce don. Ce métier ancien pratiqué ici à Frelighsburg comme dans toutes les cultures du monde, Yen-Chao Lin en fait son point de départ. Elle s’intéresse aux différentes formes de baguettes, à leur matière et aux façons de les utiliser. Dans ses recherches, elle est interpellée par une ancienne gravure. Sur l’image, la sourcière tient la baguette sur le dessus de sa main, en équilibre. Au cours d’une rencontre informelle à l’Ottawa Dowsers Organisation, qui regroupe une dizaine de sourciers de la région d’Ottawa, elle fait la connaissance d’une Algonquine dont la grand-mère utilisait cette façon singulière de tenir la baguette pour chercher l’or, le métal ou l’eau. L’une des composantes de son œuvre est un hommage à ces mains chercheuses, à ce savoir-faire qui, pendant longtemps, était essentiel à la survie. Elle forge des baguettes et moule des mains en plâtre pour leur redonner durée et sens. Avec du fil invisible, elle les suspend dans l’espace, entre ciel et terre, au-delà du lieu et du temps.

En 2017, durant sa résidence de cinq semaines dans le village de Makuta’ay dans la région de Hualien située à 4 heures de la capitale Taipei, Yen-Chao Lin réalise le court métrage The Spirit Keepers of Makuta’ay qui revisite, sous un oeil nouveau, les coutumes liées à la spiritualité et aux religions de cette région. Encore imprégnée de ce séjour dans son île, elle réalise la deuxième composante de son œuvre en référence à ces diverses croyances et à celle de sa grand-mère maternelle en particulier. Pour communiquer avec un oncle décédé, la vieille femme se servait d’un bol d’eau et d’une baguette recouverte de feuilles d’or. Yen-Chao recrée les deux objets, les transforme pour redécouvrir l’histoire oubliée et faire revivre les traditions orales de sa famille. C’est, en quelque sorte, un travail de documentariste, une façon bien à elle de témoigner de ce qui a déjà été et de rendre éternel un fragment de vie passée.  

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La troisième composante de son installation fait référence à l’exploitation minière et pétrolière sous tous ses aspects; la colonisation et ses abus, l’interaction humaine et ses conséquences sur l’environnement. Particulièrement sensible à l’oppression faite aux peuples autochtones de Taïwan et à des siècles d’injustice, elle s’intéresse aussi aux sorts des premières nations du Canada et aux diverses inégalités sociales. Avec des cents noires canadiennes, monnaie désuète et hors circuit, symbole ostentatoire du mercantilisme à l’origine d’autant d’inégalités, elle crée 7 bandes, sorte de rideaux en cuivre de 2 mètres de long. Chacune des 2000 pièces utilisées est émaillée, percée et cuite en souvenir de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui ont travaillé et qui travaillent encore dans les mines, en souvenir aux techniciens du forage de puits de pétrole ou de gaz, aux chercheurs d’or et aux porteurs d’eau. Elle met ainsi en relief cet aspect dévastateur du capitalisme tout en redonnant de la valeur à ce qui n’en a plus. C’est également un prétexte pour se questionner sur le prix que l’on donne aux œuvres artistiques et sur le labeur qui il y a derrière la profession d’artiste dont Yen-Chao Lin est une digne représentante. 

Rideau de cents émaillés, Yen-Chao Lin - Adélard

Rideau de cents émaillés, Yen-Chao Lin - Adélard

Rideau de cents émaillés, Yen-Chao Lin - Adélard

Rideau de cents émaillés, Yen-Chao Lin - Adélard

Elle crée une œuvre magnifique, à la fois solide et fragile, de fer forgé et de porcelaine, deux matières qu’elle travaille pour la première fois durant son passage chez Adélard. Ses assiettes, bols et tasses, objets émouvants par leur imperfection et leur délicatesse, s’ajoutent à son projet de départ. Âme ancienne et sans âge, à la fois aérienne et rationnelle, sans qu’on s’en rende compte, Yen-Chao Lin nous ramène au début du monde tout en nous gardant résolument ancrés dans la modernité.    

Isabelle Hébert, août 2019

Oeuvre : The Eroding Garden / Émaux sur cuivre, cent canadien, plâtre, acier forgé, feuille d'or 23k et porcelaine. 

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Photos : Oliver Lewis, Yen-Chao Lin, Jadis Dumas, Isabelle Hébert.