EXPOSITION
Faire partie du paysage
20 septembre au 2 novembre 2026
Vernissage
samedi 19 septembre, à 16h
artistes
Andrew Jackson, Emmanuelle Jacques, Michèle Magema, Anna Jane McIntyre, Jean-Marc Superville Sovak, Aida Vosoughi, Stanley Wany.
commissaire
Emmanuelle Jacques
Adélard présente Faire partie du paysage, une exposition collective déployée sur les deux étages de la grange, réunissant des nouvelles oeuvres de sept artistes autour de l’héritage de l’esclavage et de la présence historique des communautés noires dans Brome-Missisquoi. Issue de recherches menées lors de résidences chez Adélard, l’exposition s’appuie sur des documents d’archives, des témoignages et des observations du territoire, qui deviennent, pour les artistes, le matériau d’une interprétation critique et imaginaire du passé. À travers le dessin, la peinture, la photographie, le collage, la gravure, la broderie, l’installation, la vidéo, la sculpture et l’écriture, les œuvres interrogent les silences de l’histoire, les récits d’émancipation et de servitude, les migrations et les traces de la colonisation au XIXe siècle.
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Un paysage peut paraître silencieux et offrir une continuité naturelle, une forme d’évidence géographique perçue comme une mémoire stable. Pourtant, aucun paysage n’est neutre. Il est le reflet des constructions politiques où s’entrelacent géologie, économie, migrations, travail, violence et oubli. C’est un lieu où certains récits deviennent visibles et d’autres disparaissent sous la surface des cartes, des monuments et des archives. Chaque paysage, à travers son relief, ses murs de pierre, ses chemins, ses forêts, ses cours d’eau ou ses terres agricoles, conserve les traces d’histoires invisibles et volontairement marginalisées. Habiter un paysage, le traverser ou l’observer signifie alors entrer en relation avec ces strates de mémoire, y prendre place et reconnaître que nous participons nous-mêmes à leur transmission. C’est à partir de cette relation entre territoire, mémoire et présence que se construit le projet Faire partie du paysage, qui propose de déplacer notre regard.
Commissariée par l’artiste visuelle Emmanuelle Jacques à partir des recherches entamées avec Anna Jane McIntyre sur l’héritage de l’esclavage et la présence de communautés noires dans la région de Brome-Missisquoi au XIXe siècle, l’exposition rassemble sept artistes dont les pratiques interrogent les archives, les récits historiques, les mémoires diasporiques, les migrations et les héritages de la colonisation. Ainsi, Andrew Jackson, Emmanuelle Jacques, Michèle Magema, Anna Jane McIntyre, Jean-Marc Superville Sovak, Aïda Vosoughi et Stanley Wany proposent une réflexion sur les conditions de transmission de cette histoire.
L’exposition ne vise pas à reconstituer le passé. Elle envisage l’imagination non pas comme une invention venant remplacer des faits (Hartman, 2016), mais comme une méthode permettant d’habiter les vides produits par l’Histoire afin de redonner une épaisseur sensible aux existences que les récits dominants ont réduites au silence.
Chaque artiste propose de transformer la manière même dont un territoire devient lisible. En effet, la récolte de traces éparses dans les documents officiels (recensements, actes notariés, cadastres, registres, même dans la tradition orale et in situ dans les cimetières) témoigne autant de ce qu’ils montrent que de ce qu’ils rendent invisible. Les silences qu’ils portent deviennent alors des espaces de création dont les archives constituent le point de départ, sans toutefois en représenter l’horizon.
Réunissant dessin, peinture, photographie, collage, gravure, broderie, installation, vidéo, sculpture et écriture, les œuvres présentées déplacent notre manière d’habiter le territoire. Elles révèlent les paysages comme des espaces où s’entremêlent mémoires humaines, géographies esclavagistes et coloniales, imaginaires politiques et savoirs vernaculaires. Les artistes ne documentent pas seulement un lieu ; ils interrogent les mécanismes qui déterminent quelles histoires deviennent visibles et lesquelles demeurent en périphérie de la mémoire collective. Les déchirures dans le tissu de l’Histoire sont parfois si grandes qu’elles sont irréparables.
Le pouvoir des artistes est de recueillir ces fragments dispersés et de tisser, à partir de fils presque imperceptibles, de nouveaux récits. Les artistes travaillent avec les matières et les ressources du territoire, chacune devenant porteuse d’une histoire : la cendre et le charbon évoquent le recours à l’esclavage dans l’industrie de la potasse, aux débuts de la colonisation ; le cuivre rappelle la mine d’Abbott’s Corner, entrée en activité durant la guerre de Sécession ; le saule incarne l’espoir d’une vie nouvelle au bout du chemin de fer clandestin ; la terre, un sentier dérobé ou un sillon labouré dans le sol ; l’étoile du Nord, un guide bienveillant éclairant le trajet ; l’eau, l’élément vital reliant tous les territoires. Dans cette exposition, les œuvres des artistes dialoguent sans chercher pour autant l’uniformité d’un récit transmis par une majorité dominante.
Andrew Jackson explore les liens entre mémoire, déplacement et racialisation des territoires par une approche post-documentaire qui interroge la manière dont les paysages contemporains rendent visibles, effacent et portent les traces des violences coloniales. Son film navigue de Frelighsburg et St-Armand jusqu’au Ghana, en passant par la Jamaïque et le Royaume-Uni, éclairant l’histoire et l’économie locale à la lumière des enjeux mondiaux dont elles sont indissociables.
Les dessins d’Emmanuelle Jacques associent des lieux emblématiques de la présence noire dans la région aux versets d’une bible ayant appartenu à Justus Billings, un homme noir qui a laissé plusieurs traces dans les archives locales. Pressée entre deux pages de la bible, une feuille de saule marque ces passages étonnamment liés aux luttes abolitionnistes. L’artiste situe ainsi des récits fragmentaires dans une cartographie sensible d’un paysage hanté par des présences fantomatiques.
Michèle Magema propose un parcours entre le Québec et le bassin du Congo à travers les territoires d’extraction du cuivre pour ouvrir une réflexion sur la circulation des matières et la survivance des corps féminins, faisant du paysage un espace de résonances transatlantiques. Elle honore ainsi la mémoire de Mary Billings et sa fille Eliza, qui reposent au cimetière Abbott’s Corner, et celle de Flavia, une travailleuse agricole dont le labeur est documenté dans un registre de magasin.
Par le collage et la gravure, Anna Jane McIntyre réunit des fragments d’histoire orale, de mythes, de symboles et d’éléments historiques dans une fresque à l’imaginaire luxuriant niché au cœur d’un paysage vallonné rappelant le Jardin des délices de Bosch. Dans cette vue du ciel déployée, comme les cartes d’un atlas, dans toutes les directions, l’artiste situe un conte où, par une négociation riche et complexe, elle cultive l’appartenance à un territoire parfois aussi effrayant qu’attrayant (hooks, 2023).
Jean-Marc Superville Sovak revisite les paysages hérités de la colonisation afin de dévoiler les vestiges de l’esclavage qui persistent sous la surface des récits officiels, des sites historiques et des espaces publics. Son œuvre rend hommage à Jacobus, un garçon noir acheté par Abraham Freligh à Rhinebeck (NY) et mentionné plus tard, âgé de 11 ans, entre les bœufs et les boisseaux de grain, dans l’inventaire des biens après décès du pionnier du village. Ainsi vacille une figure héroïque.
Aïda Vosoughi montre comment les frontières fabriquent elles-mêmes des paysages. Elle les envisage comme une force de transformation des territoires, révélant comment les mouvements migratoires et les rapports de pouvoir produisent continuellement de nouveaux décors. Son installation évoque la force de travail exploitée dans la conversion des forêts locales en terres agricoles, laissant entrevoir la violence qui se cache derrière la richesse et la beauté des paysages.
Stanley Wany puise dans les mythologies, la culture africaine et les archives coloniales pour recomposer une mémoire afrodescendante où le dessin devient un espace de réappropriation historique. Le cas du Rocher Noir à St-Armand, qui a servi de lieu de sépulture à des personnes noires réduites en esclavage à l’aube du XIXe siècle, imprègne fortement son œuvre, dans laquelle il en explore les traces qui subsistent dans l’inconscient collectif et le paysage contemporain.
En prenant pour point de départ les archives fragmentaires de la présence noire dans Brome-Missisquoi, les artistes réunis ici ne cherchent pas à explorer les conditions de possibilité d’une mémoire lorsque les documents sont lacunaires, lorsque les images manquent et lorsque les paysages eux-mêmes deviennent les derniers dépositaires des existences effacées. Leurs œuvres invitent à reconnaître que la force de l’artiste est d’agir dans son lieu et de penser avec le monde (Glissant, 2005); et que les paysages se composent autant de présences que de manques, autant de récits transmis que d’histoires interrompues traversées de mémoires qui continuent de transformer notre compréhension du présent.
Partenaires
Ce projet a été financé en totalité ou en partie par la Great Lakes Fishery Commission (GLFC) dans le cadre d’un accord d’assistance au NEIWPCC en partenariat avec le Lake Champlain Basin Program.